Un patient consulte pour une lombalgie. À l'examen, quelque chose ne colle pas : douleur nocturne, pas de position antalgique, un amaigrissement qu'il mentionne en passant. Vous n'allez pas manipuler. Vous allez l'adresser à son médecin — et pour cela, écrire un courrier.
Ce courrier, la plupart des ostéopathes le rédigent à la va-vite, sans modèle, avec le sentiment diffus de « déranger » un médecin. C'est exactement l'inverse : bien écrit, c'est l'un des documents les plus utiles de votre pratique. Il protège votre patient, il vous protège, et il construit votre relation avec les médecins de votre secteur.
Pourquoi ce courrier est une obligation, pas une politesse
Le décret n° 2007-435 du 25 mars 2007 encadre la pratique de l'ostéopathie. Son article 3 est sans ambiguïté : le praticien non médecin est tenu d'orienter le patient vers un médecin lorsque les symptômes nécessitent un diagnostic ou un traitement médical, lorsqu'il constate une persistance ou une aggravation de ces symptômes, ou lorsque les troubles excèdent son champ de compétences.
Le même décret impose un certificat médical de non contre-indication avant certaines manipulations : le rachis cervical, et le crâne, la face et le rachis chez le nourrisson de moins de six mois. Là encore, c'est un échange écrit avec un médecin.
Autrement dit, écrire au médecin n'est pas une option de courtoisie. C'est une obligation réglementaire, et le courrier daté que vous conservez est la preuve que vous l'avez remplie. Le jour où un patient conteste une prise en charge, cette trace compte plus que n'importe quelle explication orale.
L'obligation porte sur l'orientation, pas sur l'obtention d'une réponse. Vous n'avez pas à attendre l'avis du médecin pour être en règle : vous devez avoir orienté, et pouvoir le prouver.
Quand adresser : les signaux qui doivent vous arrêter
Sans prétendre à l'exhaustivité, voici les situations classiques — les « drapeaux rouges » — qui appellent un avis médical avant toute prise en charge ostéopathique ou en cours de suivi :
- Douleur nocturne non mécanique, qui réveille et ne cède pas au changement de position
- Altération de l'état général : amaigrissement inexpliqué, fièvre, fatigue inhabituelle
- Déficit neurologique : faiblesse, troubles sensitifs, troubles sphinctériens, troubles de l'équilibre
- Traumatisme récent avec suspicion de fracture ou d'entorse grave
- Antécédent de cancer, d'ostéoporose sévère, de traitement au long cours par corticoïdes ou anticoagulants
- Symptômes persistants ou aggravés malgré plusieurs séances
- Douleur thoracique ou abdominale dont l'origine viscérale ne peut être écartée
- Toute situation qui excède votre champ de compétences, même sans signe d'alerte franc
Dans tous ces cas, vous ne faites pas de diagnostic — ce n'est pas votre rôle. Vous constatez, vous décidez de ne pas manipuler ou de suspendre, et vous orientez.
Le ton : rapporter, suggérer, laisser juger
C'est ici que beaucoup de courriers se ratent, et que des médecins se braquent. Un ostéopathe n'est pas médecin : il ne pose pas de diagnostic médical, il ne prescrit pas d'examen, il ne « réoriente » pas un médecin. Un courrier qui donne l'impression de dicter la conduite à tenir sera mal reçu, quel que soit son fond.
Le bon registre tient en trois verbes :
- Rapporter ce que vous avez constaté, factuellement : date, motif, antécédents, examen clinique, constatations ostéopathiques.
- Suggérer une piste, au conditionnel : « serait une piste pertinente à explorer », « me semble indiquée ».
- Laisser juger : « selon votre appréciation », « je vous laisse bien entendu juger de la pertinence… ».
Et si vous estimez qu'il y a urgence, l'action porte sur le patient, pas sur le médecin : « j'ai invité Mme X à vous consulter rapidement », jamais « je vous la réoriente ».
Deux formulations à bannir. « Je vous réoriente ce patient » : on n'oriente pas un médecin, on lui adresse un patient. « Salutations confraternelles » : la formule est réservée aux membres d'une même profession ; venant d'un ostéopathe, elle est souvent perçue comme une familiarité déplacée. Préférez « mes sincères salutations ».
Le modèle, paragraphe par paragraphe
Voici la structure d'un courrier d'adressage qui fonctionne. Chaque bloc a un rôle précis ; les crochets indiquent ce que vous complétez.
[En-tête : cabinet, adresse, téléphone, email]
[Prénom Nom], Ostéopathe D.O. — RPPS [numéro]
À l'attention du Dr [Nom]
[Spécialité]
[Adresse]
[Ville], le [date]
Objet : Demande d'avis médical / Demande d'examens complémentaires
Docteur,
J'ai reçu le [date] [Mme/M. Nom], âgé(e) de [âge] ans, venant consulter
pour [motif]. [Hormis ..., aucun antécédent n'est à noter.]
Je ne note aucun signe alarmant lors de l'examen clinique[, précision].
Lors de ma prise en charge ostéopathique, je note [constatations], à confirmer.
[Examen(s)] serait une piste pertinente à explorer. [Aucun examen n'a été
réalisé à ce jour au niveau ...]
Par ailleurs, une prise en charge en [kinésithérapie / podologie] me semble
indiquée, à visée [antalgique / de rééducation], selon votre appréciation.
Je vous laisse bien entendu juger de la pertinence des examens complémentaires
que vous estimerez nécessaires au regard de ses douleurs et de l'évolution
clinique.
[Dans l'attente de votre avis, j'ai suspendu la prise en charge ostéopathique.]
Je reste à disposition pour tout complément d'information.
Je vous prie d'agréer, Docteur, mes sincères salutations.
[Signature]
L'objet dit en trois mots pourquoi vous écrivez. Un médecin traite des dizaines de courriers par semaine : il doit comprendre le vôtre avant de l'avoir lu.
Le premier paragraphe pose le contexte : qui, quand, pourquoi, avec quels antécédents. La phrase sur l'examen clinique est importante dans les deux sens. « Je ne note aucun signe alarmant » rassure et montre que vous avez cherché. À l'inverse, si vous avez constaté des signes d'alerte, dites-le et indiquez que vous avez invité le patient à consulter rapidement.
Les constatations ostéopathiques se terminent par « à confirmer ». Ces deux mots changent tout : vous ne posez pas un diagnostic, vous soumettez une observation.
Les suggestions sont optionnelles. Ne les incluez que si vous avez une piste concrète. Et gardez le conditionnel.
La phrase « je vous laisse juger » est la clé de voûte du courrier. Elle dit explicitement que la décision appartient au médecin. C'est à la fois la formule la plus respectueuse et la plus juste juridiquement : seul le médecin prescrit.
La suspension n'apparaît que si elle est réelle. Ne l'écrivez pas par principe.
Un exemple complet
Voici à quoi ressemble le courrier une fois rempli, sur un cas courant :
Objet : Demande d'examens complémentaires
Docteur,
J'ai reçu le 21/02/2026 Mme X, âgée de 34 ans, venant consulter pour lombalgie et cervicalgie récurrentes. Hormis deux accouchements par voie basse, aucun antécédent n'est à noter. Je ne note aucun signe alarmant lors de l'examen clinique : aucune rougeur, chaleur ni tuméfaction.
Lors de ma prise en charge ostéopathique, je note une inégalité de longueur des membres inférieurs, à confirmer. Par ailleurs, la patiente semble solliciter davantage le membre inférieur gauche, ainsi que les muscles lombaires et fessiers de ce même côté.
Une radiographie du bassin, associée à un bilan podologique et à des semelles orthopédiques, serait une piste pertinente à explorer. Aucun examen n'a été réalisé à ce jour au niveau cervical.
Par ailleurs, une prise en charge en kinésithérapie me semble indiquée, à visée antalgique et de rééducation pour les douleurs lombaires et cervicales, selon votre appréciation.
Je vous laisse bien entendu juger de la pertinence des examens complémentaires que vous estimerez nécessaires au regard de ses douleurs et de l'évolution clinique.
Je reste à disposition pour tout complément d'information.
Je vous prie d'agréer, Docteur, mes sincères salutations.
Une page, factuel, sans jargon. Le médecin sait en trente secondes ce que vous avez vu, ce que vous suggérez, et que la décision lui revient.
Les erreurs qui agacent les médecins
- Poser un diagnostic médical. « Hernie discale L5-S1 » n'est pas une constatation ostéopathique, c'est un diagnostic radiologique que vous n'avez pas les moyens de poser.
- Prescrire. « Merci de prescrire une IRM » : vous suggérez, vous ne prescrivez pas.
- Le jargon ostéopathique. « Dysfonction somatique de D4 en FRS gauche », « lésion ostéopathique du sacrum » : ces termes n'ont pas de sens pour un médecin, et certains le feront sourire. Traduisez en langage clinique commun : restriction de mobilité, tension musculaire, asymétrie.
- Le courrier fleuve. Deux pages pour une lombalgie ne seront pas lues.
- L'absence de coordonnées et de RPPS. Le médecin doit pouvoir vous rappeler, et vérifier que vous êtes bien inscrit.
- L'oubli de la date. Sans date, le courrier ne prouve rien.
Conserver une trace
Le courrier n'a de valeur de preuve que si vous le retrouvez. Conservez-en une copie datée dans le dossier du patient — sur papier, ou dans votre logiciel de gestion. Cette copie relève des données de santé du patient : elle est couverte par les mêmes règles de conservation et de sécurité que le reste de son dossier, et elle fait partie de ce que vous devez pouvoir lui remettre s'il exerce son droit d'accès.
C'est précisément ce que fait OsteoPulse : depuis la fiche d'un patient, le courrier d'adressage se rédige à partir du modèle ci-dessus, pré-rempli avec la dernière consultation et le médecin traitant, s'exporte en Word ou en PDF, et reste attaché au dossier du patient, daté, régénérable à tout moment.
Et le courrier de présentation ?
L'adressage suppose que le médecin sache qui vous êtes. Si vous venez de vous installer, le courrier de présentation envoyé aux médecins généralistes, pédiatres, sages-femmes et kinésithérapeutes de votre secteur prépare le terrain : qui vous êtes, ce que vous prenez en charge, et l'engagement de leur adresser un courrier pour chacun de leurs patients que vous recevrez. C'est l'un des leviers les plus efficaces pour trouver ses premiers patients — et le courrier d'adressage bien rédigé est ce qui, ensuite, fait que le médecin continue de vous en envoyer.
Le premier courrier d'adressage que vous envoyez à un médecin qui ne vous connaît pas est un courrier de présentation. Soignez-le d'autant plus : il donne le ton de toute la relation.
En résumé
- Adresser un patient au médecin est une obligation (décret 2007-435), pas une politesse.
- Le bon registre : rapporter, suggérer, laisser juger. Jamais de diagnostic, jamais de prescription, jamais « je vous réoriente ».
- Une page, factuelle, en langage clinique commun, avec vos coordonnées et votre RPPS.
- Conservez une copie datée dans le dossier du patient : c'est votre preuve.



